5 avril 2010

Kropotkine à l'urgence



Mardi soir dernier j’avais cette drôle de sensation d’avoir la joue gelée, une sorte d’anasthésie locale comme si je sortais de chez le dentiste. Le lendemain, buvant mon café, je me rends compte que le coté droit de la bouche ne fonctionne pas très bien rendant aléatoire l’étanchéité propice à ce rituel matinal. Personne à risque que je suis, je soupçonne vaguement un ACV, mais vérification faite, peu probable et de toutes façons je ne peux pas annuler le cours que je donne à l'université.


Après une journée inquiète, retour à la maison, souper et toujours préoccupé, je téléphone à info-santé où on me conseille de me pointer à l'urgence mon cas étant trop douteux. J'avise le locataire ami qui s'offre à m'y reconduire et armé de bouquins, je me pointe à l'hôpital du centre-ville. On vient d'y ajouter un aile comprenant une urgence toute neuve. (La rumeur sherbrookoise veut que les travaux en aient étés savamment planifiés en fonction des échéances électorales de notre illustre député provincial chauffeur de machines gouvernementales)


Il est 19h30 quand je mets le pied à l'urgence. C'est froid, technique et par une belle journée la salle d'attente est peu encombrée; une quinzaine de cas ? Au tri, on ramasse ma carte santé, ma carte d'hôpital on me questionne. Finalement, on me cote 3 pour cause de diabète, donc électrocardiogramme rapide et si rien d'anormal, je suis rabaissé à la cote 5 donc pas urgent.


Une heure plus tard, électrocardiogramme fait, je retourne à la salle d'attente. Il y a là une soixantaine de chaises en rangées de dix bien fixées au sol. La plupart donnent sur des télés branchées sur Canal Vie (!). Il y a des enfants fiévreux et leurs parents, des jeunes un peu éclopés, des habitués aussi qui ont le visage de gens qui n'ont rien d'autre à faire que d'être malades. Une vieille dame au beau visage qui peine à se déplacer sur sa chaise roulante. Je l'aiderai quelquefois.


Je me plonge dans la biographie de Pierre Kropotkine achetée pas cher à la coop de l'université. Au cégep, j'avais fréquenté un peu l'oeuvre de ce prince russe théoricien de l'anarchisme et excellent géographe, j'étais donc curieux de savoir comment on passe de prince russe à rebelle articulé.


Le livre est écrit dans le style plat des camarades qui ne veulent pas trop monter leur sympathie et qui, ce faisant, la hurlent. Je ne le résumerai pas ici. Mais Dieu que cette Russie du 19e était répressive, régressive et pourtant en même temps souterrainnement grouillante d'idées neuves, d'une culture époustouflante chez ses élites.


10h 30. Kropotkine termine brilamment ses études militaires, il est même choisi aide de camp personnel du Tsar Alexandre II qu'il côtoirera quotidiennement pendant un an. Je sors fumer une clope sur le parvis de l'urgence où l’on a soigneusement peinte la ligne des 9 mètres au delà de laquelle il est permis de contrevenir à la doxa de la Santé. Je jase avec un beau grand gars de six pieds cinq en chaise roulante. Quelques vertèbres broyées. Accident de 4 roues. Il déparalyse un peu mais ne sait pas si. Je l’encourage. Mais dans ma tête je trouve ça triste. J’espère pour lui.


Minuit. Refusant une carrière à la Cour Kropotkine va commander un régiment de cosaques à l’extrême est de la Sibérie. Il explore la région de l’Amour et les montagnes à l’est du lac Baikal. Derrière moi un jeune père latino et son enfant malade s’agitent en attendant de passer. On leur donne une couverture, l’enfant s’endort le père aussi. Ensemble, ils font une belle Piéta masculine.


1h30 Kropotkine est en prison à saint Pétersbourg pour ses idées politiques. Le latino et son fils sont partis après avoir rencontré une infirmière. Il ne reste presque plus personne. La vielle dame en chaise roulante est disparue après quelques examens. On la garde. Je commence à cogner des clous. Je m,enquiers de mon sort on me dit de patienter, un nouveau médecin va s’occuper de moi.


2h30 Trop endormi pour lire attentivement (suis levé depuis 5h du mat) je pigrasse dans la bio de Kropotkine. J’aime bien ses idées sur l’organisation humaine qui ressemblent étrangement à celles des granos contemporains : agriculture locale, simplicité volontaire avant la mode... Je fume une clope dehors il y a un gars saoul qui parle fort.


2h45 On m’appelle enfin. Suis assez zombie. Le médecin m’examine soigneusement m’ausculte teste mes réflexes ne voit rien de grave pense que j’ai une paralysie de Bell, maladie dont on ne sait la cause mais plus bénigne qu’un ACV. On me gardera sous observation quand même le temps de faire les examens. On me pose un bracelet de plastique, me donne une jaquette on m’installe sur une civière et je pars.


3h15 La salle des radios est dans la partie en réaménagement de l’hôpital, impression d’une zone abandonnée après la rutilante nouvelle aile. On me scanne la tête, on me radiographie aussi les poumons, je vois pas le rapport mais bon je fume alors on est toujours une cancéreux en devenir. Et tant qu’à être là...


4h30 Le doc confirme rien de grave mais on me garde sous observation dans une salle d’évaluation, une sorte de cabine vitrée où l’on me branche à un moniteur cardiaque. Je finis par tomber d’un sommeil entrecoupé par le ménage et le babil bu personnel de garde.


7h30 Un nouveau médecin tout guilleret me répète ce que j’ai entendu un peu plus tôt, le neurologue va passer. Ensuite, le plateau déjeuner (miam! du gruau ! j’aime ça) accompagné de mes médicaments ordinaires, ils y ont pensé, sont vraiment efficaces.


9h00 Visite du neurologue qui me refait le même topo que les médecins précédents, on ne sait pas la cause de cette maladie, on croit que c’est viral mais ça part généralement tout seul mais bon on vous prescrit de la cortisone, un antiviral et une pilule pour faire passer tout ça parce que c’est dur sur le système digestif. Il me signe les prescriptions, on me redonne ma carte d’hôpital, je suis libre. Il est 9h30.


Cinq jours plus tard, mon état n’a pas tellement changé. je bouffe mes pilules. Globalement, je n’ai pas eu à me plaindre sinon du manque de médecins qui m’a fait poireauter à l’urgence. Les gens sont gentils, les soins de qualité. Dans la salle, les gens s’entraidaient spontanément ce qui aurait conforté Kropotkine. Il aurait aussi constaté, comme moi, que l’un des problèmes de ce système vient de l’autoritarisme incarné par les savoirs étroitement hiérarchisés et défendus bec et ongles par les corporations professionnelles. Cette somme de règles nuit parfois.


Mais bon on ne rigole pas avec la santé.

D’ailleurs je prends un traitement que je sais fort probablement inutile et coûteux.

Au cas où.


Il faudra que je relise Kropotkine.


3 commentaires:

É. a dit...

Prompt rétablissement, amigo.

Gérald a dit...

Quel bonheur jouissif de lire un si beau texte. Je t'en remercie "grandement". Je relisais et pensais à Foglia ...
Ayant connu dans un passé récent de tels séjours dans des lieux similaires, je me garde maintenant (en réserve) le livre de Ray Bradbury (Farenheit 451).
Quant au "babil" du personnel de garde, je me souviens d'une certain séjour durant la nuit, à l'urgence. Lors du changement des troupes, ça jacassait à tout rompre, sans aucun souci pour les gens qui tentaient de s'endormir, malgré le souci. Sans oublier le bruit du plastique des solutés qu'on entrepose à l'endroit prévu, etc.
Merci encore pour le texte. En somme, pour puiser l'inspiration, rien de mieux qu'un séjour dans l'urgence du moment.
Et Kropotkine.

magoua a dit...

Merci de vos voeux vous deux je vais pas mal mieux:)
@Gérald Et suis sur que les Dames Augustines de l'Hôtel-Dieu qui ont enseigné à ma mère n'auraient jamais toléré la chose ;-)