11 janvier 2010

L'homme de Duplessis

Robert Rumilly (1897-1983), comme bien des gens de droite, est un séducteur. Mon frère l’avait rencontré, il y a bien 35 ans, et m’avait fait écouter l’apologie de Duplessis qu’était son entretien. L’homme était brillant, fin causeur et désespérément astucieux à contrer toutes les taches dont on aurait pu souiller la mémoire du grand homme. Depuis j’avais bien ri à lire son livre sur l’Infiltration gauchiste au Canada-Français où il fustigeait les dangereux agents qui sapaient l’ordre moral de la société canadienne-française à Cité Libre et surtout au Devoir. Gérard Pelletier, Pierre Elliot Trudeau, Gérard Fillion et tant d’autres cathos de gauche menaçaient le Québec dans ses fondements. Il n’avait pas tout à fait tort. D’autant que les dits fondements étaient vermoulus, pour ne pas dire pire.

Plus tard, je me suis pris à aimer lire presque le quart des 41 volumes de sa monumentale Histoire de la province de Québec (1867-1945). C’est que Rumilly a une bonne plume, qu’il sait dire le récit des événements avec l’art du conteur et presque le sérieux de l’historien patenté. Puis je me suis lassé de cette trame de la lutte éternelle des deux races comme fondement des rapports Canada-Québec. Il n’y a pas QUE ça.




C’est pourquoi j’étais bien content de voir que Jean-François Nadeau avait eu la bonne idée de tracer l’itinéraire de Robert Rumilly, l’homme de Duplessis. Quelques grandes lignes: issu d’une famille de militaires, il nait en Martinique en séjourne enfant en Indochine et à la mort du père revient en Paris où sa mère remariée mène une bonne vie bourgeoise. Soldat déçu de guerre de 1914-18, il rejoint ensuite les sections de choc de Maurras et de l’Action française qui veulent rien de moins que l’abolition de la république et le retour à la monarchie par la révolution nationale.

Déçu de l’impasse politique en France, il débarque au Québec en 1928 et y retrouve quelque chose comme la France d’avant la révolution de 1789 Il sera journaliste pour devenir ensuite traducteur à Ottawa et finalement spéculateur immobilier sans merci pour faire vivre l’écrivain. Jamais il ne reniera ses convictions d’extrême-droite même dans ce qu’elles ont de plus abjectes, racisme et antisémitisme inclus. Sa seule pirouette politique sera d’avoir flirté avec l’indépendantisme de droite pour le renier quand ce deviendra un combat de gauche.

Le portrait qu’en trace Nadeau est sans fard. Tout nationaliste qu’il soit, Rumilly est d’abord un homme de droite assez influent dans les coulisses québécoises. Cela permet à Nadeau d’explorer les méandres parfois malsains de cette idéologie qui a été fort présente au Québec mais aussi au Canada et aux USA et en Europe dans les années 1920-1930. L’oeuvre de l’historien, presque 100 livres!, demeure majeure et Rumilly a été un grand explorateur. Elle est malheureusement gâchée par sa négligence à citer ses sources et sa conception trop romancée de l’histoire.

En épilogue, Nadeau fait le lien qui tue. Il existe aujourd’hui un Centre d’Information Nationale Robert Rumilly qui s’oppose évidemment au mariage et à la «propagande» gaie dans les écoles, soutient le minuscule parti de droite local qu’est la Démocratie-chrétienne du Québec et est proche de la revue conservatrice Égards... où sévit cette autre excellente plume déçue de la France et de l’abaissement de l’Occident en général qu’est Maurice G. Dantec. *

Comme quoi...

* Clin d'oeil à Laurent de chez Embruns qui m'a remis sur terre ce matin

4 commentaires:

É. a dit...

De plusieurs sources, je tiens qu'à la fin de la seconde guerre, d'innombrables pétainistes ont trouvé refuge à Québec, où on les a bichonnés. Bonnes positions, petites maisons cossues, places de choix à la table des rois.

À tous ceux qui s'étonnent de voir Québec-ville en berçeau du néo-fascisme, je dis : fouille la terre et regarde les graines, toi qui te dis surpris d'en voir surgir les orties.

Cette maladie ne disparaîtra pas en l'ignorant. Mais c'est sans doute trop tard. Trop tard maintenant. La grande Amérique qui sombre dans les ténèbres sera infiniment plus longue à relever que ne l'a été l'Allemagne.

J'espère ne pas me tromper en prédisant que c'est le dernier râle de cette dictature des idiots qui aura tant fait souffrir la Terre.

Préparons-nous à y survivre, préparons nos enfants à la reconstruction.

Ni dieu ni maîtres

magoua a dit...

Ton pessimisme ne m'étonne pas Éric, et je suis pas mal sûr de ne pas avoir vu la fin de cette crise à vregarder l'entêtement crasse des seigneurs à face de cash de ce monde. Heureux de voir qu'il y en a qui pensent déjà à le reconstruire en mieux.

Effectivement Nadeau consacre tout un chapitre à raconter les efforts des bien pensants à cacher quelques ordures collaborationnistes dans le paysage Québécois. Même que Céline aurait aimé finir ses jours ici.

Il n'aurait pas été le moins pire

Laurent a dit...

De Rumilly à Dantec, le Québec fait fort dans le recyclage des ordures réactionnaires françaises. ;-)

magoua a dit...

Oui mais heureusement on importe mieux en général ;-)